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Compte-rendu du congrès de la 4S à Denver

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  • 7 décembre 201513 mai 2022

Le 40e congrès de la Society for the Social Studies of Science se déroulait à Denver (Colorado, États-Unis) du 11 au 14 novembre dernier. Un peu sur le tard, quelques extraits de cette grande rencontre des études sociales des sciences.

La grosseur de ce congrès – pour cette édition : 1200 présentations partagées entre 269 séances! – multiplie les occasions de découvertes, mais fait également en sorte que l’on manque la plupart des événements. L’ambiance d’un congrès de cet ordre ne facilite pas non plus les contacts humains. Pour prendre la mesure du congrès et pour exploiter sa richesse thématique, vous pouvez télécharger le programme (avec ou sans les résumés) au : http://www.4sonline.org/meeting/15.

À l’occasion de ce congrès, j’ai proposé un colloque inspiré par mes travaux doctoraux, mais aussi par le projet SOHA : « From Open Access to Open Science: a new paradigm for the study and practice of Science? » (Du libre accès à la science ouverte : un nouveau paradigme pour l’étude et la pratique des sciences?). Cinq présentations, incluant la mienne, lui ont été attribuées. L’idée du colloque était d’explorer le concept de science ouverte comme un ensemble de valeurs, d’outils et de pratiques de la recherche scientifique incluant : 1) le libre accès aux publications et aux données; 2) la participation des non-professionnels au cœur de la production des savoirs scientifiques; 3) l’ouverture de la science à un large éventail de savoirs et de systèmes de connaissances (ex. savoirs expérientiels, savoirs traditionnels). Les cinq présentations se sont avérées très complémentaires.

Jennifer Singh, du Georgia Institute of Technology, nous a présenté un cas très intéressant d’influence des non-professionnels sur la recherche scientifique : soit celle des parents d’enfants autistes. Déçus par le peu d’avancements scientifiques sur la question de l’autisme, des parents se sont organisés. À partir de 1995, ils ont rassemblé les données génétiques de 10 000 personnes autistes et ont obligé le libre partage de ces données et des études qu’elles ont permises. Ils ont aussi levé des fonds pour financer des recherches sur l’autisme. Il s’agit d’un très bel exemple de la capacité des citoyens de permettre et d’influencer la recherche, notamment en fonction de valeurs associées au bien commun (libre accès). Cette influence n’est cependant pas dénuée d’aspects politiques et contingents. En effet, ces parents ont mis l’accent sur les aspects génétiques et sur une compréhension médicale de l’autisme (l’autisme comme maladie). Or, plusieurs autistes ne se perçoivent pas comme des malades et souhaitent que soient développées des manières de favoriser leur intégration sociale plutôt qu’un « traitement » permettant de « guérir » et donc d’éliminer l’autisme.

Andrea Wiggins, de l’Université du Maryland, a traité d’un exemple de citizen science : le Global Biodiversity Information Facility, un répertoire de données sur la biodiversité (observations d’espèces biologiques). Cet exemple va à l’encontre de la réduction de la citizen science à l’emploi, par les scientifiques, des amateurs (et autres citoyens intéressés) comme petites mains (cheap labor) pour récolter des données. Cette vision enrichie de la citizen science a également été défendue par Florence Millerand dans le cas des initiatives à petites échelles et ancrées localement (colloque « Citizen science in context »). Andrea Wiggins nous rappelait ainsi que certaines de ces bases de données récoltées par des citoyens et citoyennes sont organisées par ceux-ci de manière « organique » et non par les scientifiques. En étudiant le fonctionnement de ce répertoire virtuel, elle a observé une organisation de type communautaire et non un simple amalgame de participants et participantes. La participation de certains était d’ailleurs surtout motivée par cet aspect de partage communautaire. La chercheuse notait d’autre part dans le développement de ce répertoire un accroissement de la complexité technologique et de l’importance accordée à la vérification des données (motivée par leur emploi par des scientifiques). Enfin, il manquait, selon elle, à cette pratique les aspects suivants pour qu’il s’agisse véritablement de « science ouverte » : 1) que les opérations de maintenance du site soient explicitées; 2) que les usages de la base de données soient rendus visibles; 3) que soit soutenue, voire accompagnée, une participation plus approfondie (analyse, interprétation, etc.).

Sarita Albagli, de l’Institut brésilien pour l’information en science et en technologie, nous a ensuite entretenus du projet Ubatuba qui, comme le projet SOHA de l’ASBC, fait partie du réseau OCSDNet. Ubatuba est une région à forte sociobiodiversité menacée au sein de laquelle habitent des communautés traditionnelles. L’étude des initiatives de recherche et de développement dans cette région a notamment mis en lumière que les chercheurs et chercheuses publiant dans les revues spécialisées sont moins intéressés par les retombées et enjeux locaux. À l’inverse, ceux et celles qui s’intéressent au développement local publient moins et s’impliquent plus dans les activités se déroulant localement. De plus, dans le projet Ubatuba, ce n’est pas la science ouverte qui amène de nouvelles manières de concevoir le développement, mais plutôt les différentes idées du développement qui en appellent à de nouvelles manières de produire et de concevoir la science et les savoirs. L’intervention a aussi mis en lumière un aspect de la science ouverte que les gens des pays des Nords tendent à oublier et qui est souvent primordial dans les pays des Suds : l’importance pour les gens de bénéficier des retombées socioéconomiques du développement scientifique. Il a enfin été proposé de concevoir la science comme un « commun » : au sens de « bien commun »; au sens de ce qu’il y a entre nous; et au sens de ce qui est ordinaire, non sacré, non supérieur.

Luis Ignacio Reyes-Galindo, de la Cardiff University, a ensuite fait part de ses recherches sur arXiv, le plus ancien dépôt en libre accès (vert), fondé et d’abord alimenté par les chercheurs et chercheuses en physique. Il a expliqué que ce dépôt, contrairement à ce qui est publicisé, filtre les articles reçus, refuse en fait un grand nombre de textes et en publie d’autres dans une catégorie perçue comme « bidon » dans le milieu de la recherche en physique. Cette sélection est effectuée d’abord par un algorithme qui signale à des modérateurs les textes utilisant une formulation inhabituelle ou traitant de thèmes perçus comme problématiques. Plusieurs jugements de valeur entrent ainsi en ligne de compte dans l’acceptation ou non des textes – notamment, la notoriété des auteurs. De plus, il n’apparaît pas évident qu’en dehors de la communauté des physiciens les utilisateurs et utilisatrices, notamment des journalistes scientifiques, puissent reconnaître la catégorie « bidon », nommément la « general physic ».

Pour ma part, j’ai présenté trois idéaux types de la relation science et société qui s’appuient sur différentes compréhensions des sciences et de la démocratie (présentation en français). Selon l’idéal de la science autonome, la science est une quête indépendante et idéaliste de la vérité. C’est une institution extérieure à la démocratie, réservée aux personnes ayant reçu une éducation scientifique et employant la méthode scientifique. La science sert la démocratie en révélant la réalité : cela réduit les incertitudes et permet plus de contrôle. Selon l’idéal de la science pour le public, la science est un outil permettant d’atteindre une vie meilleure. Selon cette seconde conception, puisque la pratique de la science et ses usages peuvent avoir des effets néfastes, les sociétés doivent pouvoir influencer les orientations de la technoscience et empêcher certains projets. Enfin, dans la science avec le public, la science est pensée comme un projet culturel. Son incertitude intrinsèque (sous-détermination de la science) justifie qu’elle doive être ouverte à la participation, aux demandes, aux critiques et aux savoirs des citoyens. Ces trois idéaux sont donc en accord avec le libre accès, bien que pour des raisons différentes. La science pour et la science avec le public se rejoignent en outre sur la participation des non-professionnels et, dans une certaine mesure, sur la reconnaissance des autres types de savoirs.

D’autre part, un colloque organisé par Clark Miller, « Confronting Innovation and Inequality », met apparu particulièrement intéressant et pertinent, notamment pour les membres du projet SOHA. Il y a entre autres été question du concept des innovations inclusives, présenté par Tildo José Furlan Junior et développé, entre autres, par Christopher Heeks. Les innovations inclusives se distinguent en mettant l’accent sur un développement visant l’inclusion socioéconomique plutôt que la croissance économique. Elles répondent d’abord à des besoins locaux et sont généralement peu technologiques. Elles s’intéressent principalement aux consommateurs à faibles revenus (quelques références en ligne : 1, 2, 3). Jack Stilgoe parlait plutôt d’innovations responsables. Revisitant l’essai de Richard R. Nelson, The Moon and the Ghetto: An Essay on Public Policy Analysis, qui questionnait l’incapacité des innovations à enrayer les problèmes sociaux alors même qu’elles envoyaient des hommes sur la Lune, Stilgoe a lancé la boutade suivante : les innovations servent surtout à poursuivre les bons soins de la maman dans l’âge adulte (« What is my mother no longer doing for me? »). Selon lui, il faut accepter de ralentir le rythme, de pratiquer une « Slow Science » à l’image de la « Slow Food » : une science qui réfléchit aux questions esthétiques, éthiques et de durabilité.

Le libre accès, la science participative, la science collaborative et la justice cognitive ont été traités dans le cadre de plusieurs colloques. Alessandro Delfanti avait, par exemple, organisé le colloque « Transforming Scholarship: Open Access, Data Sharing, and Emerging Forms of Publication ». Sandra Harding et Kyle Whyte coprésidaient pour leur part un colloque sur les savoirs indigènes : « Indigenous Knowledge Sovereignties and Scientific Research ». Il y a entre autres été question du Buen Vivir (Sandra Harding) et d’une université et académie des sciences samies (May-Britt Öhman, Samelands fria universitet). Alan Irwin (colloque « Citizen science in context ») a illustré les différents sens que prend la citizen science. Pour lui, celle-ci doit aller au-delà d’une extension de la science actuelle, elle doit se poser en défi, en agent perturbateur, en provocation à la science « normale ». Les questions du contrôle, de la justice épistémique et de la citoyenneté doivent en outre être abordées.

Enfin, Charles Thorpe a effectué une présentation décapante : « A Marxist Critique of Feenberg's Critical Theory of Technology », dans le cadre du colloque « The Legitimacy of Public Engagement ». En somme : pour lui, il y a une certaine irréalité à parler de démocratisation des sciences quand nos démocraties apparaissent si imparfaites. De plus, nos démocraties ne seraient pas des technocraties. En effet, les décisions ne sont pas rationnellement prises et planifiées. Le pouvoir est surtout dans les mains des financiers, qui jouent au casino dans un marché complètement déconnecté de la réalité. Il faudrait que les STS réfléchissent et s'attaquent à ce problème démocratique. En réponse à cela et à d'autres présentations, Mark Brown a suggéré de distinguer la légitimité interne des pratiques de démocratisation (la satisfaction des participants), la légitimité au niveau des institutions (effets sur d'autres institutions sociales) et la légitimité au niveau global (revenant à la présentation de Thorpe, soit les effets sur « le système »). La première serait souvent là, la seconde parfois et la troisième très peu présente. Il faudrait également distinguer la légitimité perçue par les parties prenantes et la légitimité politique telle que pensée par les analystes critiques.